Expozine 2024 Discussion sur la bande dessinée et l’histoire

Quels sont les défis et les opportunités liés à l’utilisation du roman graphique pour raconter des histoires sur notre histoire locale ? Quel rôle jouent les documents d’archives dans ces projets ?

Chris Oliveros est né à Montréal en 1966, mais a grandi à Chomedey, à Laval. Il a fondé la maison d’édition Drawn & Quarterly en 1989 et l’a dirigée pendant 25 ans avant de quitter son poste d’éditeur en 2015 pour se concentrer sur sa pratique artistique. Son roman Mourir pour la cause : Révolution dans le Québec des années 1960, a été publié chez Pow-Pow en 2023.

Marc Tessier est le scénariste de René Lévesque: quelque chose comme un grand homme (Moelle Graphik, 2021) et Un Paris pour Dallaire (La Pastèque, 2022), tous deux finalistes du Prix des libraires dans la catégorie bande dessinée en 2023.

Ce qui suit est une transcription éditée d’une conversation sur les romans graphiques et les bandes dessinées comme moyens de raconter l’histoire de Montréal, qui a eu lieu dans le cadre d’Expozine 2024 le 21 novembre. Chris Oliveros et Marc Tessier discutent des projets de romans graphiques récents et à venir sur les thèmes du FLQ, de la crise d’octobre, des Jeux olympiques de Montréal et d’autres sujets. La discussion est animée par Louis Rastelli, directeur de l’ARCMTL et historien culturel local.

 

Are You Willing To Die For The Cause? (Version anglaise) par Chris Oliveros

René Lévesque: Quelque chose comme un grand homme par Marc Tessier, Raymond Parent, Pierre Dupras, Robert La Palme, and and Carlos Santos

Marc Tessier : J’ai fait un livre qui s’appelle René Lévesque : Quelque chose comme un grand homme. J’ai fait ce livre dans une drôle de situation parce que je travaillais sur un autre livre qui s’appelle Un Paris pour Dallaire, avec mon co-auteur/artiste extraordinaire, Siris.

Il arrive que les romans graphiques prennent beaucoup de temps. Pour nous, cela a pris huit ans du début à la fin. Alors, en attendant qu’il ait fini, je me suis dit : « Il faut que je fasse quelque chose. Il faut que je m’occupe. » Je me suis dit que j’allais lire sur René Lévesque, parce que, comme beaucoup de gens, je connais l’histoire. J’ai adoré l’histoire quand j’étais enfant, mais parfois, il faut aller plus loin.

J’ai commencé à lire sur René Lévesque et je me suis dit : « Oh, c’est incroyable. » Et j’ai commencé à voir des histoires dans ma tête. Je voulais savoir pourquoi les gens l’aimaient ? Qu’est-ce qui le différencie des autres hommes politiques actuels ?

J’aime la recherche parce que lorsque je fais un projet, j’apprends. Je parlais à Chris de son livre, parce que lorsque je l’ai lu, je ne connaissais pas les débuts du FLQ. Et je suis français. Je trouve qu’il est très intéressant d’utiliser les bandes dessinées pour remonter le cours de l’histoire et expliquer les choses aux gens.

Pourquoi les Français voulaient-ils se séparer ? Que s’est-il passé ? Qu’est-ce qui a mené à cela ? D’une certaine manière, Chris et moi avons suivi des voies parallèles. Il est parti du FLQ pour expliquer une situation concernant la langue ici. Et j’ai pris la route de René Lévesque pour expliquer la même chose.

Chris, comment procèdes-tu pour faire de la recherche ? Est-ce que tu t’amuses autant que moi ? Je suis sûr que oui.

Chris Oliveros : J’ai adoré faire les recherches. C’est peut-être la partie la plus amusante. Parce que j’ai découvert tellement de choses qui n’étaient pas vraiment connues.

Et en fait, je n’étais pas la seule à ne pas savoir. Il se trouve que presque personne d’autre n’était au courant non plus. Par exemple, le fondateur du FLQ était un immigrant belge et le second fondateur était un immigrant hongrois. Ce n’est pas qu’on n’en a jamais parlé, c’est qu’on l’a largement oublié.

Marc Tessier : Je trouve que lorsqu’on fait ces recherches, c’est comme plonger dans l’océan, c’est immense.

Et je ne sais pas si tu en as fait, mais les interviews aussi, quand tu as l’occasion d’interviewer des gens – par exemple, je fais un livre sur Corridart. Est-ce que quelqu’un connaît Corridart ? D’accord, Corridart est censé être le plus grand acte de censure artistique au Canada, et personne ne le sait !

En gros, il s’agit des Jeux olympiques de 1976. Toute la rue Sherbrooke était remplie d’œuvres d’art réalisées par probablement 40 ou 50 artistes différents. C’était les années 70, le début d’un art plus social, plus politique, qui critiquait l’administration de Jean Drapeau. Deux jours avant les Jeux olympiques, Jean Drapeau a ordonné aux employés municipaux de tout démolir la nuit.

Et il n’en avait pas le droit. Les artistes lui ont ensuite intenté un procès, qu’il a gagné. C’est sur cela que je travaille en ce moment. Nous préparons un livre sur Jean Drapeau.

Jean Drapeau est un personnage du livre de Chris. C’est donc très intéressant. Jean Drapeau, si vous ne le connaissez pas, il a une réputation. J’ai demandé à mon fils : « Que sais-tu de Jean Drapeau ? » Il m’a répondu : « Oh, il a mis Montréal sur la carte ». Tout le monde le dit, mais les gens ne savent pas que pour l’Expo 67, il a été mis à la porte par les gens qui s’en occupaient. Et pour les Jeux olympiques, il s’est fait jeter par le gouvernement du Québec parce qu’au début, Drapeau a dit que les Jeux olympiques allaient coûter une centaine de millions. À la fin, aujourd’hui, ça coûte 3,5 milliards avec les intérêts, donc c’est un peu fou.

Lorsque tu as rencontré Drapeau pour la première fois, que savais-tu de lui ?

Chris Oliveros : Je savais ce que la plupart des gens savent. Rétrospectivement, on parle de lui d’une manière très favorable. Son héritage est compliqué parce qu’il a fait des choses extraordinaires, comme construire le système de métro en cinq ans, et maintenant qu’ils ne peuvent même pas faire une extension de cinq arrêts et que cela prend 20 ans pour le faire. Ou encore l’Expo ou les Jeux olympiques.

Mais, bien sûr, si l’on y regarde de plus près, on s’aperçoit que ces projets posent de nombreux problèmes. Il était également une sorte de prototype de Trump. Il était définitivement un autocrate. Et je pense que lui et le conseil municipal ont approuvé tout ce qu’il voulait faire. Il n’y avait aucune dissidence. Oui, son héritage est donc compliqué.

Marc Tessier : Oui. Drapeau accepte beaucoup de crédit pour d’autres personnes. Bien sûr, on se rend compte que l’Expo 67 est une entreprise gigantesque et qu’un seul homme ne peut pas la réaliser. Mais en fin de compte, un seul homme s’attribue tout le mérite de beaucoup de choses, et c’est ce que j’ai découvert.

Il était intéressant de creuser davantage. Faire le livre et avoir Drapeau comme personnage me fait comprendre le climat que nous avons maintenant avec Trump. Drapeau était très habile avec les médias au début de sa carrière. Il avait des émissions de radio, il avait une émission de télévision sur le câble. Et comme Trump, il faisait des blagues qui semblent aujourd’hui très terribles, mais à son époque, les gens riaient, le trouvaient drôle. C’est comme, si vous êtes un clown, vous êtes voué à être élu.

Louis Rastelli : Il était aussi très connu comme notre « Père de famille ». Il se présentait comme la figure paternelle, ce qui est bien sûr très condescendant et pas très juste ou démocratique. Les critiques le mentionnent souvent. Malheureusement, plusieurs autres maires après Drapeau ont adopté le même genre de personnage. L’expression « un père sait mieux que quiconque » est un peu un à-côté de cela.

Marc Tessier : Oui, il y a aussi la question de la religion. Aujourd’hui, on ne la sent pas, mais il y a encore des vestiges. C’était tellement fort et Drapeau a joué cette carte aussi, du gars religieux, très catholique. Si vous êtes un bon catholique, tous les catholiques votent pour vous.

Louis Rastelli : Une question de suivi : Je suis sûr que votre prochain livre a beaucoup à voir avec la liste d’ennemis que Drapeau tenait, qui était plus ou moins la liste qui a été donnée lorsque la Loi sur les mesures de guerre a été adoptée. Les gens blâment Pierre Trudeau, qui a envoyé l’armée, mais c’est Drapeau qui a insisté auprès de Trudeau pour qu’il vienne rassembler ces rebelles.

Chris Oliveros : Oui, donc la Loi sur les mesures de guerre, c’est quand l’armée est arrivée dans les rues de Montréal en 1970. C’était en fait Drapeau et Bourassa. Le maire de Montréal et le premier ministre du Québec ont dû demander officiellement au gouvernement fédéral l’intervention de l’armée.

Drapeau voulait vraiment que l’armée intervienne. En fait, il voulait que l’armée arrive un an auparavant. Les choses étaient devenues incontrôlables à Montréal, la police s’est mise en grève et c’est ainsi que tout a commencé à s’écrouler.

Marc Tessier : Et les pompiers aussi ?

Chris Oliveros : Les pompiers aussi, oui. Les pompiers et la police. [Drapeau] était propriétaire d’un restaurant et ils l’ont détruit. Sa maison a été bombardée et tout le monde pensait que c’était le FLQ, mais Drapeau croyait vraiment que c’était la police elle-même qui avait bombardé sa maison! [Rires] Et il avait peut-être raison. Parce que, de tous les incidents de bombardement des années 1960, tous les cas ont été résolus sauf un, et c’est celui de la maison de Drapeau.

Marc Tessier : C’est assez drôle. J’ai lu que lorsqu’ils travaillaient tous ensemble, Trudeau, Bourassa et Drapeau, c’était un peu la Sainte Trinité.

Gérald Godin vient de me donner sa biographie. C’était un poète et un politicien, mais aussi un activiste, et il a été mis en prison. Beaucoup de gens ont été emprisonnés parce qu’ils étaient supposés appartenir au Parti Québécois naissant, et peut-être associés au FLQ. On dit donc que Trudeau s’en est servi pour écraser ses ennemis.

Louis Rastelli : C’est Drapeau qui a fourni la liste des 1100 artistes et écrivains qui ont été rassemblés.

Chris Oliveros : Oui. Beaucoup de gens oublient à quel point Drapeau a joué un rôle important dans la Crise d’octobre. Ses empreintes étaient partout. Par exemple, l’énorme controverse de la Crise d’octobre a eu lieu lorsque Trudeau et Bourassa ont cru qu’il y avait un groupe de seize hommes – des personnalités éminentes – qui voulaient renverser le gouvernement.

L’un d’entre eux était Claude Ryan, rédacteur en chef du Devoir. La raison pour laquelle René Lévesque, Jacques Parizeau et plusieurs autres croyaient cela était que Claude Ryan parlait avec le bras droit de Drapeau, Lucien Saulnier. Ryan disait qu’il voulait faire quelque chose, mais Lucien Saulnier croyait que Ryan voulait former un gouvernement provisoire.

Il l’a donc transmis à Drapeau, qui s’est mis à paniquer, puis il l’a dit à Trudeau et à Bourassa, qui ont cru qu’un groupe de personnes allait renverser le gouvernement. Mais tout cela était dû à Drapeau.

Marc Tessier : Drapeau a donc un rôle plus important dans votre prochain livre ?

Chris Oliveros : Oui, il a un rôle très important. Oui.

Marc Tessier : Ok. Parce que je disais, quand j’ai lu le livre de Chris pour la première fois, j’ai trouvé le personnage du maire Drapeau amusant.

Il fait de petites blagues, mais il fait quelques petites remarques secondaires et puis on commence à savoir que sous cette façade, il y a quelqu’un d’autre. C’était intéressant parce que je pense que Chris est dans une position, puisqu’il est un auteur anglais, il prend un monument que beaucoup de gens respectent, comme Jean Drapeau, et il commence à l’ébrécher un peu.

Mais pas trop, très respectueusement. J’ai dit, c’est super, parce que ce que je vais faire avec mon prochain livre, c’est qu’on va lui couper la tête.

Après avoir écrit ces livres sur ces hommes politiques, je veux faire autre chose parce que c’est un monde horrible, dans le sens où vous réalisez qu’ils sont tous corrompus et qu’ils acceptent un niveau de corruption qui, pour eux, est normal. Mais si des gens normaux font la même corruption, ce n’est pas acceptable. Il y a quelque chose de malsain dans la politique.

Chris Oliveros : Mais je vous remercie d’avoir ouvert la voie et d’avoir fait un survol plus critique de Drapeau. Ainsi, lorsque mon prochain livre sortira, vous aurez déjà…

Marc Tessier : Oui, nous aurons les bombes chez nous !

(De gauche à droite) Chris Oliveros et Marc Tessier à l’espace événementiel de Drawn & Quarterly

Marc Tessier : Mais je suis curieux de voir comment le public français va réagir quand il va lire ça. Parce que je suis sûr que les jeunes n’auront pas la même réaction que les anciens qui aiment et respectent ce type. C’est ce qu’il y a de bien avec l’histoire, on trouve beaucoup de sources qui se recoupent et on découvre des choses qui n’ont jamais été rendues publiques parce que, vous savez, si on en parle aux nouvelles, c’est deux minutes trente secondes et puis c’est fini.

Mais ces livres restent, on les lit et on découvre tous ces faits, et c’est comme si toutes les vérités étaient là, mais qu’elles n’étaient pas diffusées à grande échelle. Cela reste donc un secret. Et ce que j’aime dans les bandes dessinées, c’est que c’est comme un petit film, et avec l’art, tu peux le faire revivre et mettre le lecteur dans la situation du livre pour qu’il comprenne.

Et plus le livre est long, plus on peut en parler et l’approfondir. Par exemple, pour moi, faire René Lévesque, c’était comme, « Ok, je veux expliquer pourquoi des gens ont été élus au Parti Québécois, et pourquoi il y avait des gens qui voulaient se séparer ? Quelle était la raison ? »

Et pour moi, ce sont les petites humiliations ; comment les Français n’avaient pas le droit d’avoir des emplois rémunérés, et comment ils étaient considérés comme des idiots, et tout cela a atteint son paroxysme quand Radio Canada a fait une grève. C’est là que René Lévesque a commencé à comprendre qu’il fallait faire quelque chose parce que la situation était vraiment grave.

C’est comme si le livre de Chris était quelque chose d’autre, un autre événement qui s’est produit avec ce personnage. Et c’est intéressant parce que je ne connaissais pas votre événement. Je ne connaissais pas les débuts du FLQ et il parle d’un événement où il y avait un chef d’entreprise…?

Chris Oliveros : Oui, en fait, il y avait cette entreprise, qui faisait partie de la société d’État, intitulée Canadien National, qui existe toujours. Lors d’une audience au Parlement, on a demandé au directeur pourquoi il n’y avait pas de francophones parmi les directeurs de cette société.

L’entreprise était basée à Montréal ; elle l’est toujours, je crois. Le chef d’entreprise a dit : « Parce qu’il n’y a pas de francophone qualifié. » Et il a dit : « Si vous trouvez quelqu’un de talentueux, nous l’embaucherons. » Il y a eu un énorme tollé et de grandes manifestations dans le centre-ville et à la Place Ville-Marie.

Ce qui est amusant, c’est que lorsque j’ai fait mes recherches, toutes les personnes de l’époque ont dit que c’était leur « réveil ». Même lors d’entrevues avec des membres du FLQ, pas seulement un, mais plusieurs d’entre eux ont dit : « J’écoutais la radio un soir, j’ai entendu ça et j’ai décidé de passer à l’action ». C’est littéralement l’événement qui a tout déclenché. Beaucoup de gens remontent même jusqu’aux émeutes de Maurice Richard en 1955 et ainsi de suite. Plusieurs événements sont donc cités. Il y a beaucoup de points de repère. Mais je pense que celui-ci est en quelque sorte le plus direct.

Marc Tessier : D’accord, parce que moi, en lisant la grève des réalisateurs, ce qui s’est passé, c’est qu’il y a eu une grève du côté anglais, et le côté anglais a obtenu un accord en deux jours. Ils ont demandé certaines choses, ils les ont obtenues. Du côté français, la grève s’est prolongée. Ils ne voulaient pas leur donner le pouvoir. Ce que j’ai vu – et j’ai vu des photos – c’est que c’était très violent. Ce sont des acteurs, des comédiens, des scénaristes, des réalisateurs, et puis ils envoient des policiers à cheval avec des fusils. Les femmes étaient traînées par les cheveux et mises dans des wagons. C’était incroyable.

Et les gens oublient ! Et le Québec avec ses plaques d’immatriculation : il y a écrit « Je me souviens ». C’est René Lévesque qui l’a mis là. Et parfois, je pense que nous l’avons mis là parce que nous oublions tellement de choses que nous avons besoin qu’on nous les rappelle, et c’est pour cela que je trouve l’histoire fascinante.

Chris Oliveros : L’une des façons de présenter l’histoire et d’en parler est, comme vous le savez, de lire beaucoup de livres et beaucoup d’entre eux sont très arides et ennuyeux et se contentent d’énoncer beaucoup de faits. C’est une bonne chose, mais je pense que le lecteur moyen ne sera pas très attiré par ces livres.

Ce que j’ai apprécié dans le livre sur René Lévesque, c’est que vous avez pris les différents incidents de sa vie et qu’ils ont été interprétés par différents dessinateurs. Et vous avez raconté ces histoires sur lui. Je pense que c’est une façon très intéressante de présenter l’histoire, car je pense que la plupart des gens retiendront davantage. Je pense qu’un roman graphique se prête bien à la narration d’histoires et au traitement de l’histoire, car il permet d’adopter différentes approches. Je tenais à vous féliciter à nouveau.

Louis Rastelli : Pour faire suite à vos propos, je voulais vraiment parler de la magie qui se dégage des romans illustrés. Si je comprends bien, vous avez écrit le scénario de la plupart des artistes qui ont illustré les chapitres du livre de René Lévesque ?

Marc Tessier : Oui.

Louis Rastelli : Peux-tu nous parler des forces et des faiblesses de ce format pour illustrer l’histoire ?

Marc Tessier : La difficulté réside dans le fait que cela prend des années. Il faut beaucoup de recherches et des bourses. Et parfois, les bourses ne sont pas énormes. Par exemple, je peux avoir 20 000 $ pour avoir travaillé deux ans à faire de la recherche. En fin de compte, ce n’est pas grand-chose. C’est dommage, parce que je pense qu’il y a tellement de sujets passionnants dans l’histoire du Canada et du Québec. Mais c’est tout un processus d’insécurité qui rend les choses difficiles. Sinon, il y en aurait beaucoup plus ! Il faut être à fond dedans. Je pense que Chris a également passé des années sur son livre. Les livres d’histoire ne se font pas en six mois, surtout quand il s’agit de grands sujets, comme le FLQ ou René Lévesque.

Il y a l’histoire, mais je voudrais ajouter qu’il faut aussi de l’émotion, il faut que ce soit sincère, il faut que l’on sente quelque chose là-dedans. Comme Chris l’a dit, il ne faut pas que ce soit sec et plat. J’ai pris René Lévesque et je me suis dit : « Je ne peux pas vous raconter toute sa vie, je ne finirai jamais », je serais encore en train de le faire, plutôt que de vous parler !

C’est fou, ça pourrait être mille pages de bandes dessinées. Je n’ai même pas raconté l’histoire où il est allé en Russie, où il s’est baigné dans un lac et où il a rencontré Khrouchtchev ! C’était incroyable, et il a manqué de se noyer parce que le courant était fort. Tu sais, il y a des bouts que j’aurais aimé raconter. Même quand il était dans la Seconde Guerre mondiale, c’est incroyables les histoires.

Mais l’important, c’était de raconter c’est qui René Lévesque ? Pour moi, c’était un artiste en partant, qui est devenu journaliste, puis politicien. Il y avait donc quelque chose là-dedans qui était intéressant.

Tout le monde que j’ai rencontré et qui m’a parlé de René Lévesque avait leur René Lévesque dans la tête. Comment tu peux rejoindre tant de monde qui ont déjà une vision d’un homme comme ça ? C’est ça un peu l’idée: si je prends plein d’artistes, ça va être toutes des René Lévesque différents, mais le lien qui reliera tout cela, c’est moi, puis ça va être le cœur.

Il faut que les gens sentent que je suis investi émotionnellement. C’est une passion de faire ça. Mais en même temps, je voulais qu’on sente René Lévesque, on sente son cœur battre puis qu’on touche en tant qu’être humain. C’est un peu ça que permettent les romans graphiques. C’est vraiment un contact intime avec le lecteur qu’on ne peut pas nécessairement avoir dans d’autres médiums.

Louis Rastelli : Sens-tu tenté de faire un vrai livre avec du texte ? ça te permettras-tu de vraiment aller dans tous ces détails-là ? As-tu trouvé ça un peu un défi que ça soit vraiment dans le format d’un roman graphique ?

Marc Tessier : C’est ça le fun! J’ai étudié en cinéma, j’aimerais ça réaliser et fait le montage. Pour moi, c’est une question d’agencement des idées. Comment tu construis une histoire ? Comment tu construis un chapitre ?

Je travaille souvent sans savoir comment je vais me rendre à la fin, mais j’ai toujours une idée pour la fin, et c’est toujours une idée émotionnelle.

L’édition est comme la concision. Qu’est-ce qu’on coupe ? Qu’est-ce qu’on garde ? Et ça c’est le fun. C’est comme faire un petit montage puis faire vivre l’histoire. C’est cet aspect qui fait vraiment le tripant de la bande dessinée.

Louis Rastelli : Pour reformuler la question sur les forces et les défis du format du roman graphique, Mark, je suis sûr que vous avez découvert et mis en lumière un grand nombre d’anecdotes et de détails juteux. Avez-vous eu un peu de mal à réduire ou à sélectionner ce que vous alliez dire ? Ou avez-vous laissé beaucoup de choses sur la table ?

Chris Oliveros : C’est un peu le problème que j’avais, de tout réduire. Mais j’ai découvert que l’histoire s’en trouvait améliorée, parce qu’il n’y avait pas besoin de tout ce superflu.

Même avec ce nouveau livre sur lequel je travaille, qui porte sur 1970, j’ai eu beaucoup de mal la première année parce que j’essayais d’en mettre trop, puis je me suis rendu compte que je devais couper, couper et couper.

Marc Tessier : D’accord, c’est très intéressant parce que quand je travaille avec l’artiste, il me dit de couper. Et c’est toujours un exercice de réduction. J’imagine toujours une sculpture. On fait une sculpture, on coupe, on réfléchit, et au bout d’un moment, elle prend sa forme définitive, mais il y a toujours des morceaux qui s’enlèvent.

Questionneur 1 : Quand est-ce que tu as décidé de faire un livre sur René Lévesque, vers quel âge étais-tu ?

Marc Tessier : Eh bien, ce livre est sorti en 2021, et j’ai passé quatre ans dessus, donc je suppose que c’est peut-être en 2018 que j’ai commencé à travailler dessus ?

Mais, tu sais, quand j’étais petit, mon père me faisait penser à René Lévesque, parce que mon père avait un sens aigu des codes éthiques. Donc, je suppose qu’il y a quelque chose dans le fait de se tenir à ses idéaux que René Lévesque, pour moi, représentait à l’époque. J’étais jeune quand ils ont été élus, je me souviens juste qu’il y avait beaucoup de grèves, il y avait beaucoup de gens qui n’aimaient pas Bourassa.

Louis Rastelli : J’ai l’impression, Chris, que ton traitement du sujet que tu as choisi est un angle d’approche très différent. Ce n’est pas par allégeance ou par admiration pour l’un ou l’autre des politiciens en cause. Qu’est-ce qui t’a poussé à décider de couvrir ce sujet ?

Chris Oliveros : Oui, je suis né à l’époque où beaucoup de ces choses se produisaient, et j’avais quatre ans lors de la Crise d’octobre. Alors effectivement, je n’ai pas de souvenirs directs de cette période. Mais c’est dans ma classe de secondaire que j’ai découvert cela pour la première fois, lorsque nous avons vu un film de l’ONF réalisé par Robin Spry. C’est un bon film, une bonne introduction. J’ai été bouleversée par ce que j’ai appris.

Et, tu sais, j’ai eu une expérience différente. En plus d’être anglophone et d’avoir grandi au Québec, j’ai aussi grandi dans une banlieue de Laval. Laval est très francophone, mais il y a un quartier qui s’appelle Chomedey, qui, encore aujourd’hui, est très anglophone.

Nous allions à l’école anglaise, c’est presque comme si j’étais à Toronto. Et tu sais, ce qui est fou, c’est que j’ai découvert, il y a quelques semaines, qu’il y a deux anciens membres du FLQ qui, à la retraite, se sont installés à Chomedey, l’endroit où j’ai grandi.

L’immigrant de Hongrie a échappé à la mort, il allait être envoyé à la potence. Et quand il a été libéré de prison, il est revenu s’installer à Laval, pas très loin d’où j’habitais.

Et puis l’autre était très surprenant. Paul Rose, probablement le plus célèbre. Sa famille s’est installée à Chomedey après mon départ. Son fils, Felix, qui est aujourd’hui un fantastique cinéaste, a grandi à quelques rues de l’endroit où j’ai grandi.

Je peux vous dire que Chomedey est l’endroit le moins révolutionnaire où l’on ait envie de vivre, alors je ne sais pas comment ils ont réussi à s’y installer, mais c’est ce qu’ils ont fait.

Louis Rastelli : Avez-vous vu son film sur sa relation avec son père ?

Chris Oliveros : Oui, c’est un film fantastique.

Louis Rastelli : C’était à peu près au moment où vous avez commencé à penser à ce projet.

Chris Oliveros : Il est sorti en 2020. Il n’y a donc pas si longtemps. Je n’avais pas terminé le livre, mais j’étais sur le point de le faire.

Marc Tessier : Mais Chris, tu es un peu le révolutionnaire toi-même, d’une certaine manière, parce que tu as fondé Drawn & Quarterly, tu es le premier à publier Julie Doucet, Seth, Joe Matt, Chester Brown. C’est donc assez drôle que tu viennes de Chomedey. Peut-être qu’il y a quelque chose dans l’eau qui fait que les gens veulent vraiment changer les choses.

Mais c’est intéressant parce que moi, je vis à Drummondville, qui est au milieu du Québec.

Et nous avons tous parlé anglais très tôt parce que mon père, à un moment donné, est allé travailler aux États-Unis. Donc, pour moi, l’anglais en tant que deuxième langue est présente depuis que je suis enfant. Je trouve donc intéressant de faire un livre sur René Lévesque, parce que je ne suis pas le francophile typique.

Je pense qu’il faut parfois être un mélange de cultures pour mieux aborder certains sujets sans être influencé par tel ou tel. Il faut arriver frais et ne pas prendre parti. Mais, tu sais, je prends parti sur certains sujets.

Questionneur 2 : Je suis vraiment curieux, Chris, de savoir comment ton livre a été accueilli en dehors du Québec, car je sais que tu as voyagé dans ce qu’on appelle « l’Ouest du Canada ».

Chris Oliveros : Il y a environ un an, j’ai fait un lancement ici, puis je suis allé dans le reste du Canada, à Toronto, mais aussi dans l’Ouest. Surtout en dehors du Québec, beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point la situation était grave. L’oppression était telle que de nombreux francophones gagnaient littéralement la moitié du salaire de leurs collègues anglais et que le système éducatif était dirigé par l’Église. L’enseignement supérieur était donc interdit à 90 % des francophones. Il n’y avait vraiment que l’élite francophone qui vivait à Outremont, mais c’était un très, très petit pourcentage qui pouvait accéder à l’enseignement supérieur.

C’était donc une sorte de prise 22, n’est-ce pas ? Ils étaient coincés. C’était essentiellement un pipeline vers des emplois en usine et c’était tout. Tu vois ?

Marc Tessier : Et c’est pour cela qu’ils ont commencé à travailler sur un système qui vient des gens qui voient la souffrance et qui veulent faire quelque chose de mieux – ce que je pense qu’un gouvernement devrait faire, c’est sa raison d’être. Ce n’est pas ce qui se passe habituellement, mais à l’époque, c’était le but de la révolution.